Les enseignants
Profs à tout faire ou piliers de la République ?

« Lorsqu’une question soulève des opinions violemment contradictoires, on peut assurer qu’elle appartient au domaine de la croyance et non à celui de la connaissance.»
Voltaire


Publié le 17 décembre 2020


Enseigant Sammuel PATY

Samuel Paty : son assassinat par un fanatique islamiste a réveillé les consciences. Il n’y a pas de République sans École et sans enseignants.

L’émotion qui a soulevé le pays tout entier à l ‘annonce de l’assassinat par un fanatique islamiste de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie dans un collège d’Île-de-France, a montré ce que la France doit à ses enseignants. Ce professeur, dont tout citoyen digne de ce nom doit porter le deuil, a été tué parce qu’il exerçait sa mission : éveiller de jeunes esprits à l’esprit critique, leur faire aimer la liberté. Il n’y a pas de République sans Républicains. Et c’est à l’École qu’on apprend le métier de citoyen. Voilà pourquoi nos enseignants, investis d’une tâche sans équivalent, s’étonnent à bon droit de la faible considération qui les entoure, que ce soit dans l’État ou dans les médias.


Le CSF, une institution au coeur du service public

Le Crédit Social des Fonctionnaires est une association aux côtés des fonctionnaires et assimilés. Elle a été fondée en 1955, principalement par des instituteurs-secrétaires de mairie qui voulaient, à l’époque, venir en aide à leurs collègues .

Notre histoire
L’histoire débute au cours des Trente Glorieuses, dans une France qui accède à une certaine prospérité. Mais les fonctionnaires se sentent exclus. Les banques sont réticentes à accorder des crédits.
Difficile alors d’acheter un logement à crédit, ou d’obtenir des prêts d’un certain montant. La modicité de leur traitement, la lenteur de leur évolution professionnelle ne font pas d’eux des interlocuteurs privilégiés pour « ces messieurs de la Finance ». Face à cette situation, un petit groupe d’enseignants va réagir et fonder une association : le Crédit Social des Fonctionnaires (CSF). Sa mission : améliorer la qualité de vie de ses membres en leur permettant d’accéder à un système d’économie sociale dans les domaines du crédit, de l’épargne et de l’assurance. Pour cela, l’association s’appuie sur une idée simple et généreuse. Les fonctionnaires qui adhèrent au CSF versent une certaine somme dans un pot commun appelé « Fonds mutuel de garantie ». Cet argent va servir de caution et permettre aux membres de l’association de faciliter leurs négociations de crédit auprès des banques.
L’association s’engage, en effet, à puiser dans son Fonds mutuel de garantie si un de ses membres se trouve dans l’impossibilité d’acquitter ses mensualités de remboursement. Or, comment faire plus plaisir à un banquier que de lui supprimer le risque qu’il prend quand il accorde un prêt ? Les principes sur lesquels s’appuie l’association trouvent un écho favorable auprès des agents de la Fonction publique. Ils vont progressivement adhérer à ce système.
L’aventure du CSF est lancée !

Aujourd’hui
65 ans après, les défis sont semblables : les taux d’intérêt sont bas mais les banques aujourd’hui sont réticentes et posent des conditions plus drastiques pour l’octroi de prêts. Le maquis des assurances est difficile à démêler. L’épargne est très mal rémunérée. Le CSF aide donc ses adhérents pour trouver le financement de leur logement, obtenir des prêts, choisir des assurances fiables, épargner en sécurité. Indépendant, sans but lucratif, il a gagné la confiance de 2 400 000 fonctionnaires et agents des services publics. 1 600 partenariats sont noués avec des grandes administrations (ministères de l’Intérieur, de la Justice…, des établissements publics, des hôpitaux, des collectivités territoriales). Une Fondation d’entreprise CSF soutient les projets sociaux portés par les services publics et leurs agents. Aux côtés des fonctionnaires, des enseignants, des soignants, des agents des collectivités territoriales, il contribue, par ses publications, à valoriser le service public et ceux qui s’y consacrent.

L’École, cible des critiques à courte vue


Déjà les services publics, les fonctionnaires, l’État lui-même, étaient l’objet de campagnes continuelles de dénigrement. Trop de fonctionnaires ! disait-on, jusqu’à ce que la pandémie du coronavirus vienne jeter une lumière cruelle sur la situation de nos hôpitaux et sur le manque criant d’effectifs. Trop d’État ! proclamaient des idéologues ultralibéraux jusqu’à ce que l’absence de prévision, d’anticipation montre qu’un État trop faible se révèle désarmé. Une excessive dépendance économique aboutit à ne plus produire sur notre sol les produits de première nécessité, à commencer par les médicaments dont 80 % des principes actifs sont fabriqués en Asie. Si les citoyens ne peuvent plus compter sur un État protecteur pour les mettre à l’abri des prédateurs économiques ou des géants numériques des Gafam, ils risquent fort de s’abandonner à de mauvais bergers. L’École n’a pas échappé à cette vague de dénigrement. Même l’École, qui n’est pas seulement un service public mais une institution de la République, est depuis longtemps à la peine. Elle doit faire face à tous les défis de la société française : la montée des inégalités, les changements dans la population avec la présence de nombreux enfants issus de familles non francophones, l’accroissement des violences dans la société, font irruption dans les établissements. En première ligne face à ces assauts, les enseignants sont-ils soutenus ? Ce sont eux qui doivent apprendre à leurs élèves les fondements de la société républicaine : les principes de liberté, d’égalité, le devoir de fraternité, le sens de la laïcité. Qui le fera à leur place ?

Apprendre à penser librement


Depuis la Révolution française, la mission confiée à l’École est ambitieuse : former des esprits libres. Et notamment libérés des préjugés ou des habitudes propres à leur milieu, leurs familles. Apprendre à penser par soi-même, loin des dogmes ou des propagandes. L’École doit rester un sanctuaire, à l’abri des pressions de toute nature. Il n’est pas acceptable, dans le drame qui a abouti à l’assassinat de Samuel Paty, que des parents d’élèves et un imam auto-proclamé veuillent dicter à un principal de collège le contenu des enseignements. L’École est une Institution et non un libre-service. Le rôle des parents n’est pas de dicter les programmes. Les usagers de la SNCF peuvent exiger des changements d’horaires ou de tarifications : c’est un service public. Les parents d’élèves ne peuvent faire pression sur les professeurs : l’École est une Institution. Cette liberté d’enseigner doit être défendue bec et ongles car elle est nécessaire pour former, chez les enfants, l’esprit critique délié des habitudes ou des traditions.

Quel contraste entre l’ampleur de la tâche confiée aux professeurs, la hauteur de vues qui leur est nécessaire, et la considération dans laquelle ils sont tenus ! Ce qu’on appelle le « consumérisme scolaire » fait des ravages depuis des décennies.
L’enseignant, hier respecté, est considéré trop souvent à présent comme un prestataire de service dont on va se plaindre si les résultats scolaires de son enfant ne sont pas satisfaisants. Des intégristes vont déposer réclamations et plaintes à son encontre si les programmes ne leur conviennent pas. Devant toutes ces mises en cause, le professeur se retrouve souvent seul. Sur lui repose la nécessaire indépendance de l’institution scolaire. Le pays compte sur sa résilience et son énergie solitaire pour tenir bon et garantir une École libérée des pressions.

L’État traite mal ses enseignants


Le fossé est énorme entre les tâches confiées aux enseignants et la manière dont l’État les traite. Et cela depuis des décennies. L’Organisation commune de développement économique (OCDE) qui analyse les économies des pays développés étudie régulièrement les salaires comparés des enseignants dans ces pays. Pour la France, le résultat est tristement éloquent. Sur la page suivante, voyons d’abord les salaires des professeurs des écoles puis, examinons de même, les salaires des professeurs du secondaire.

 

Condorcet, précurseur de la laïcité

« La Constitution, en reconnaissant le droit qu’a chaque individu de choisir son culte, en établissant une entière égalité entre tous les habitants de la France, ne permet point d’admettre dans l’instruction publique un enseignement qui, en repoussant les enfants d’une partie des citoyens, donnerait à des dogmes particuliers un avantage contraire à la liberté des opinions. Il est donc rigoureusement nécessaire de séparer de la morale les principes de toute religion particulière et de n’admettre dans l’instruction publique l’enseignement d’aucun culte religieux ».

Rapport à l’Assemblée Législative sur l’instruction publique, 20 et 21 avril 1792

 


 

Régis Debray, L’École en République

« La République, dans l’enfant, cherche l’homme et ne s’adresse en lui qu’à ce qui doit grandir, au risque de le brimer (…) Nul enfant n’est comme tel adorable, dit le républicain qui veut que l’élève s’élève. En république, la société doit ressembler à l’école, dont la mission première est de former des citoyens aptes à juger de tout par leur seule lumière naturelle. »

Extraits de « Êtes-vous démocrate ou républicain ?

 


 

« Il faut que les élèves aient le plaisir d’oublier leur communauté d’origine et de penser à autre chose que ce qu’ils sont pour pouvoir penser par euxmêmes. Si on veut que les professeurs puissent les y aider, et l’école rester ce qu’elle est –un lieu d’émancipation-, les appartenances ne doivent pas faire la loi à l’école. »

Extraits de « Profs, ne capitulons pas »

 


 

« L’école ne peut pas ignorer la société mais ne doit pas la décalquer. Il est temps qu’elle prenne ses distances. Non pas en marge mais au-dessus.Non pas dépendante, mais autonome (…) Sans doute n’est-ce pas en réduisant les heures de cours et en parlant d’abolir les notes qu’on réduira la fracture sociale, bien au contraire, surtout pour ceux qui n’ont que l’école pour s’instruire ».

Extraits de « L’école, vers quelle fin ? »

 

 

 

 

Salaire annuel d’un enseignant du primaire avec 15 ans d’expérience :

  • Allemagne : 77 638 $
  • Canada : 70 698 $
  • États-Unis : 61 145 $
  • Japon : 49 133 $
  • Espagne : 48 760 $
  • Suède : 46 850 $
  • Portugal : 43 681 $
  • France : 38 173 $

 

Salaire annuel des professeurs du 2e cycle du secondaire avec 15 ans d’expérience :

  • Allemagne : 88 893 $
  • Canada : 70 698 $
  • Danemark : 62 537 $
  • Espagne : 54 408 $
  • Japon : 49 133 $
  • Suède : 48 576 $
  • Portugal : 43 681 $
  • France : 39 814 $

Source : OCDE (2018), salaires des enseignants (indicateur).

 

Manifestement, revaloriser est une priorité ! Dans les deux sens du terme : la fonction comme le traitement.

En dix ans le nombre d’enseignants dans le public est resté quasiment stable, tandis que le nombre d’élèves (public et privé), selon l’INSEE, augmentait ces huit dernières années de 314 000. Dans ces conditions, la réduction des effectifs par classe ne peut évidemment pas progresser.

Nombre d’enseignants du premier et second degré public, de 2008 à 2018 :

Évolution du nombre d'enseignants de 208 à 2018

Source : Statista 2020

Dans un sondage Ifop de 2017, 75 % des personnes interrogées demandaient à l’école, d’abord de « transmettre à chacun des connaissances et des savoirs » ; pour 86 % d’entre eux, « le recrutement d’un nombre plus important d’enseignants » était la priorité. Et pour l’institut BVA, 8 Français sur 10 gardent un bon souvenir de leur scolarité. Preuve que nos concitoyens ne manquent pas de bon sens et que les enseignants peuvent compter sur le soutien des citoyens.

 

Lettre d’Albert Camus à son instituteur

« Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le coeur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève ».